Voilà bien longtemps qu'un album de rap français n'avait pas suscité un tel buzz ! On n'avait jamais autant parlé de Booba que ces dernières semaines. Je citerai notamment la bouteille de Jack, la conjoncture musicale actuelle (d'autres poids lourds arrivent dans les bacs), la multiplication des interviews – et pas seulement sur des sites fichés Hip-Hop –, les extraits, les petites provocations lancées de-ci de-là à quelques notables de la scène rap... et pas des moindres... Ce buzz profite à B2O, bien entendu, mais Celui-Qui-Peut-Refuser-Un-Planète-Rap en a-t-il sciemment orchestré tous les détails ? Certainement pas et les médias, l'artiste et les auditeurs (médisants ou non) y participent. Le 24 novembre, tout le monde attendait Booba au tournant avec impatience.
Le skit d'intro augure une atmosphère lugubre... Les cliquetis des chaînes et le claquement du fouet émergent de la tempête... Bienvenue sur 0.9... L'instru semble se prolonger pour porter le premier morceau, « Izi Monnaie ». Comme d'habitude chez Booba, tous ses thèmes récurrents s'enchevêtrent de vers en vers. Dans ce magma, le rappeur place des phrases percutantes dont son inspiration ne tarit pas : « 10.000 euros pour t'faire fumer, étrange devis ; le beurre, l'argent du beurre pour tartiner mes tranches de vie », ou encore l'énorme : « Ma descendance est morte dans un rouleau de Sopalin ».
On retrouve ensuite « B2OBA », le premier extrait, celui qui avait amorcé le buzz, avec les pics lancées chronologiquement à Diam's, NTM, MC Solaar, et I.A.M. Le clip avait beaucoup déçu pour sa simplicité, effleurant même la médiocrité, mais la prod' et les paroles sont au rendez-vous.
La quatrième track et deuxième single de l'album, « Illégal », renverse l'ambiance, nous donnant à écouter une instrumentale beaucoup plus énergique, avec un Booba chanteur... En effet, le Météore s'essaye au vocoder (ou auto-tune), et accompagne la mélodie sur les refrains et le 3ème couplet, sacrifiant au passage, la richesse et l'intelligibilité des paroles.
Les possibilités offertes par cette technologie étant à peu près infinies, on aurait toujours pu espérer mieux... Il faudra rester attentif à ses progrès. On retrouve ensuite « Garcimore », déjà entendu dans « Autopsie Vol.2 ». Force est de reconnaître que lyricalement, cette track est loin d'être le point culminant de l'album... Imaginant le nombre de sons écartés du tracklisting final, c'est à se demander comment celui-ci y a gagné sa place.
Puis, à la sixième piste, la tempête réinvestit le ciel des Hauts-de-Seine. Le 92Izi Life – invité « non-surprise » de l'album – répond présent. Chacun son appréciation, mais j'ai été agréablement surpris de la combinaison de Bram's et du vocodeur ; le son rendu est vraiment réussi. Quant à Mala, a-t-on besoin d'être auto-tuné avec une telle voix d'écorché vif ? Le featuring est donc plutôt réussi. Le morceau suivant, intitulé « King », accueille le chanteur Rock City. Sa puissante voix anime les refrains, entre lesquels Booba nous raconte comment il « transporte la came par oléoduc » au milieu d'autres rimes égo-trip...
« Salade Tomates Oignons » ou comment capter l'attention ? Derrière ce titre incongru, Booba met en garde contre les ambitions démesurées de certains et ironise en rappelant que le plus sûr pour ne pas tomber de haut est de revenir au kebab, à tout ce qu'il symbolise.
Cela dit, faire un vrai morceau à thème est aussi peut-être une ambition démesurée pour B2O... Je veux dire par là que le « message » véhiculé dans le texte, du moins l'interprétation que j'en ai, est noyé dans des lignes d'égo-trip, parfois de qualité certes, mais parasites...
On note la performance honorable de Djé en feat.
Attention alerte tuerie... Animals Sons à la prod'... « Bad Boy Street » est d'après moi le monstre le plus lourd de l'album. S'écoute à fond ou ne s'écoute pas. Certains préféreront « King », assez proche, mais le jamaïcain Demarco et l'instrumentale qu'il dompte place cette track au dessus de son demi-frère selon mon humble avis.
La 10ème piste est une mine de punchlines impressionnantes qu'il ne sert à rien d'énumérer. Cependant, deux phrases de « Game Over » m'ont agrippé l'oreille. D'abord « J'arrêterai quand il le faut, je ne ferai pas l'album de trop ». On a pu entendre récemment Booba dire lors d'une interview qu'il était dans la deuxième moitié de sa carrière, cette phrase confirme que le jour où il se sentira démodé (comme il estime que le sont aujourd'hui NTM, Mc Solaar et I.A.M.), il arrêtera le rap. Suit immédiatement : « Tout le monde peut s'en sortir, aucune cité n'a de barreaux ». Là encore, on peut trouver le développement de son propos dans ses interviews : « Aide-toi et le ciel t'aidera », « Marche ou crève »... tout ceci revient à la même idée : sortir du quartier, aller vers d'autres horizons, se prendre en main. Si Booba revendiquait déjà cette ligne de conduite pour lui par le passé, à présent, il la conseille à sa génération et aux suivantes... Évolution positive du discours due à une plus grande maturité ? Ou simplement ne se permet-il que maintenant de donner des conseils, vu sa notoriété ? La question est ouverte.
La plume ne se décontracte pas sur la plage suivante, mais l'instru relativement minimaliste nous laisse sur notre faim... La voix (inutilement tunée ?) de Naadei redonne cependant des couleurs aux « Soldats ». 10 minutes d'écoute viennent de s'écouler... et on se demande si on a changé de piste ou non... Ah ! Quelque chose à signaler ! La 12ème track est très agréable à écouter, non seulement pour son refrain mélodieux, dans lequel l'Ourson frise les aigus, mais aussi pendant le reste de l'instrumentale, tout simplement, fraiche. R.A.S. d'unique ici.
Si l'on n'avait que la version instrumentale de l'album, et que l'on devait chercher celle qui ne ressemble à aucune autre, « Pourvu qu'elles m'aiment » ferait l'unanimité. Bien plus rythmée et funky que les autres, elle accueille une « vraie » chanson à thème, et quel thème ! Les exploits sexuels de Bédeuzoh ! Je résume un peu vite, mais en gros c'est ça. Écrit et rappé avec légèreté plus qu'avec virilité, ce titre a, d'après moi, réellement sa place dans l'album.
Le morceau suivant est l'un des moins abouti lyricalement, malgré l'explosif « Chui international, t'es number one à Auxerre », qui en a sûrement amusé plus d'un. L'instru est assez complexe, mais je n'accroche pas sur l'ensemble du morceau malheureusement. Le Busy_P_Remix « Marche ou Crève » convenait peut-être même mieux aux paroles.
« 0.9 ». L'album s'achève sur la 15ème et dernière plage, du même nom. Retour à une ambiance sombre et ténébreuse, presque sinistre. Un flow adapté coule sous le violon pendant trois minutes. On peut regretter que pour cette clôture le texte ressemble au fond à tous les autres, mis à part un hommage notoire à Nelson Mandela.
Globalement, cet album ? Déjà, « 0.9 » n'est pas surprenant : depuis « Autopsie Vol.2 », et même à la limite depuis « Ouest Side », l'Ours allait dans le sens du 100% égo-trip, et on savait qu'il poursuivrait. L'Ours, et non plus l'Ourson, j'y tiens. En effet, Booba a passé un cap important dans sa carrière. Sa notoriété et son succès lui permettent des libertés que peu de rappeurs prendraient, comme par exemple l'usage du vocodeur, de refuser un Planète Rap, etc. Pourtant, « Moi chui toujours le même, 500.000 albums plus tard ! », c'est le sujet de la controverse centrale sur Booba, a-t-il changé ? en bien ? en mal ? Personne ne tranchera jamais, mais une chose est sûre : malgré les évolutions flagrantes dans ses paroles, entre ses premiers morceaux avec les Sages Po ou autres, et « Pourvu qu'elles m'aiment », il ancre toujours ses textes dans sa discographie, lie le passé au présent, et les exemples ne manquent pas : Dans « B2OBA », « Je fais de l'argent, l'argent ne me fais pas» fait écho au vers que j'ai cité plus haut, qu'on entendait dans « Boite vocale », sur « Ouest Side ». Dans le même morceau, on trouve « Une grosse voiture, une grosse queue, c'est ça, que tu veux », qui nous rappelle « Si tu kiffes pas ». « Plus j'connais les hommes, plus j'aime mon chien » dans « Soldats » rappelle « J'perds mon temps », et ainsi de suite, « Ouest Side, Panthéon, Temps Mort, si si tu connais » et vous reconnaissez.
Mais le plus important au final, c'est bien la qualité du présent opus, et là quoi qu'on en dise, les punchlines monumentales sont là (« MC donne moi la main, pour que j'écrase mon mégot ; putain d'sono dans l'coffre, plus d'place pour y mettre un négro »), et elles sont légions. Booba n'a pas laissé flétrir sa plume, ni laissé moisir son flow, et c'est tout ce qu'on pouvait attendre de lui.
texte de rap2k.com




